Gérer son argent, aider ses voisins, former ses collègues. Qui sont vraiment les locataires de J’ai mon appart’ ?

Par : Kim Auclair, 28 mai 2026
dernière mise-à-jour : 28 mai 2026
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Bâtiment de trois étages des appartements supervisés J'ai mon appart' à Shawinigan, en Mauricie, avec le logo de l'organisme visible sur la façade. Photo tirée de la série documentaire J'ai mon appart'.
Le bâtiment de J'ai mon appart' à Shawinigan. Crédit : série documentaire J'ai mon appart', Pierre Fraser.

À Shawinigan, en Mauricie, des adultes ayant une déficience intellectuelle ou autistes vivent dans leurs propres appartements supervisés depuis mai 2022. Ils gèrent leur budget, occupent un emploi, s’entraident au quotidien. Ce qu’on ne vous a presque jamais raconté sur eux, c’est ce qu’ils savent faire.


« Faire mes impôts. Là je suis rendue capable toute seule. C’est plus ma mère qui les fait. J’ai mes sous. Avant c’était ma mère, puis là c’est moi qui gère mon argent. »

Dans le documentaire J’ai mon appart’, une locataire dit ça face caméra. Elle vit à Shawinigan, dans un appartement qui lui appartient à 100%. Elle a ses affaires, ses couleurs, ses habitudes. Elle paie son loyer. Elle prend ses décisions. Comme tout le monde.

Sauf que pendant longtemps, pour les personnes en situation de handicap (comme les adultes ayant une déficience intellectuelle ou qui sont autistes), vivre seul dans son propre logement n’était pas vraiment une option au Québec.

Un locataire le résume bien dans un article de recherche sur le projet : « Pourquoi est-ce que j’irais vivre dans une famille d’accueil ? J’en ai déjà une famille ! » (Caouette, Pellerin, Lafontaine, Sociologie Visuelle, 2023).

40 % dans des milieux substituts. En 2025.

Près de 40 % des adultes québécois de 22 à 44 ans ayant une déficience intellectuelle vivent encore dans des milieux de vie substituts (familles d’accueil, ressources intermédiaires, hébergement institutionnel) (Le Soleil, mars 2025). Ce chiffre-là mérite qu’on s’y arrête parce que ça veut dire que des milliers d’adultes au Québec vivent dans un logement qui n’est pas le leur. Où les règles ne sont pas les leurs. Où les décisions du quotidien leur appartiennent rarement.

Le modèle dominant depuis les années 1970, c’est la ressource de type familial (RTF). Des gens qui acceptent, contre rémunération, d’héberger des personnes qui ont besoin de soutien. L’intention est bonne. Mais le modèle contient une faille profonde : la rémunération est calculée en fonction du niveau de dépendance de la personne. Autrement dit, plus quelqu’un devient autonome, moins la RTF est payée. L’autonomie coûte de l’argent à ceux qui l’hébergent. La faille tient à la structure, pas à la mauvaise volonté (Caouette, Pellerin, Lafontaine, Sociologie Visuelle, 2023).

J’ai mon appart’, à Shawinigan, a choisi une autre logique.

Des appartements supervisés pensés pour une vraie vie

Ouvert en mai 2022, J’ai mon appart’ regroupe 11 logements supervisés construits dans le cadre du programme AccèsLogis de la Société d’habitation du Québec. Les locataires paient 25 % de leurs revenus mensuels. Ils ont signé un bail. Ils sont locataires, au sens légal du terme (avec les droits que ça implique).

Le projet a pris quatre ans à se concrétiser. Il a mobilisé la Ville de Shawinigan, les gouvernements provincial et fédéral, la SHQ, la SCHL et près de 2 millions de dollars en contributions communautaires. Tout ça est parti d’une mère de Shawinigan, Michèle Lafontaine, qui cherchait un endroit convenable pour son fils Félix arrivé à l’âge adulte.

Ce qui rend J’ai mon appart’ différent, c’est moins le bâtiment que ce qui se passe à l’intérieur.

Ce que les locataires font

Il y a une chose que les médias ne racontent presque jamais sur les personnes ayant une déficience intellectuelle : ce qu’elles savent faire. Pas leurs limitations. Leurs compétences.

Dans le documentaire, une locataire raconte qu’elle fait désormais ses impôts seule, gère son propre compte bancaire et cuisine ce qu’elle veut quand ça lui tente. Des choses qu’elle n’était pas capable de faire avant. Elle le dit avec fierté.

Une progression ordinaire, en fait. Le résultat d’un environnement qui fait confiance. Qui laisse de la place. Qui accompagne sans prendre le contrôle.

L’environnement leur a simplement donné la place d’exercer des capacités qui étaient déjà là.

Au travail, Alexis ne passe pas inaperçu

Alexis Pronovost travaille dans un commerce alimentaire. Il fait le ménage le matin, il aide les clients, il est ponctuel. Son employeur n’a pas de mots assez forts pour le décrire. Il est convaincu qu’Alexis serait capable de former n’importe qui.

La relation n’a pas toujours été simple. Alexis a dû apprendre à ajuster son rythme, à gérer les imprévus. Une travailleuse sociale a accompagné l’équipe pour trouver des solutions ensemble. Ça a pris du temps. Ça a fonctionné.

Lire aussi : Et si intégrer une personne avec une déficience intellectuelle apportait plus que vous ne l’imaginez?

Une nouvelle famille. Choisie, celle-là.

Ce qui se passe entre les locataires de J’ai mon appart’, est simple : ils s’entraident. Un locataire va aide un voisin à sortir ses poubelles, un autre va accompagner son ami à l’épicerie en lui apprenant le trajet pour qu’il puisse y aller seul la prochaine fois. Ceux qui ont de la facilité avec les mots aident ceux qui en ont moins. Les autres compensent autrement.

Une famille où les forces de l’un compensent les angles morts de l’autre. Où les chocolats faits maison à Noël circulent d’un appartement à l’autre. Où les activités se planifient ensemble dans la grande salle commune.

Ce type d’entraide entre locataires n’est pas un accident. La recherche sur l’autodétermination le documente depuis des années : les environnements inclusifs développent des compétences sociales que les milieux institutionnels étouffent (Chaire Autodétermination et Handicap, UQTR).

Ce que les familles observent

Les parents voient quelque chose changer dans les premiers mois. Une mère d’un locataire raconte que les tensions à la maison, avant le déménagement, étaient réelles. « Il se disait autonome, grand, capable de faire ses choses. » Une fois en appartement, ces capacités sont devenues visibles, concrètes et mesurables. Un autre parent parle de bien-être. « On sent vraiment qu’elle est plus heureuse. Elle peut faire ses choses quand ça lui tente. Elle se réveille toute seule pour aller à l’école ou à son stage. » Il ajoute : « Il y a encore des choses dont elle a besoin d’aide. » Personne ici ne prétend le contraire. Mais l’écart entre ce qu’elle était capable de faire avant et ce qu’elle fait maintenant est réel.

Derrière le projet, une équipe de recherche

J’ai mon appart’ n’est pas seulement un projet communautaire. C’est aussi un terrain de recherche documenté. Martin Caouette, psychoéducateur et titulaire de la Chaire Autodétermination et Handicap à l’UQTR, et Sarah Pellerin ont accompagné le projet depuis ses débuts. Leur travail a permis de nommer ce qui se passe (et de le transmettre à d’autres).

La Chaire, basée à Trois-Rivières, développe des pratiques et des outils concrets pour soutenir l’inclusion et l’autodétermination des personnes ayant une déficience intellectuelle, autistes ou polyhandicapées. Ses axes de recherche couvrent l’habitation, les activités socioprofessionnelles et le milieu scolaire.

Leur conclusion sur J’ai mon appart’ est claire : un projet comme celui-là ne peut pas reposer sur la volonté individuelle de quelques bénévoles. Il faut un modèle structuré, reproductible, financé. Shawinigan a prouvé que c’est possible. Le reste du Québec attend.

Ce qui reste à faire

Le défi, selon les chercheurs, n’est plus de prouver que ça fonctionne. Le défi, c’est d’éviter que chaque nouvelle ville doive recommencer à zéro. C’est-à-dire de refaire les quatre ans de démarches, réapprendre les programmes, remobiliser les mêmes acteurs.

En 2024, une délégation française s’est déplacée jusqu’à Shawinigan pour visiter le projet (Radio-Canada, juillet 2024). Ce modèle né dans une ville de taille moyenne en Mauricie intéresse maintenant au-delà des frontières.

Ce que les locataires de J’ai mon appart’ vivent depuis mai 2022, c’est une vie ordinaire. Avec ses défis. Avec ses joies. Avec ses impôts à faire et ses poubelles à sortir.

Et c’est tout ce qu’ils ont toujours voulu.


Pour aller plus loin

La série documentaire J’ai mon appart’ a été réalisée par Pierre Fraser, sociocinéaste, en collaboration avec la Chaire Autodétermination et Handicap de l’UQTR. Les capsules sont disponibles sur photosociete.com.

L’article scientifique complet — Caouette, Pellerin, Lafontaine (2023), Rôles et défis des acteurs impliqués dans le développement des appartements supervisés « J’ai mon appart’ » — est publié dans la revue Sociologie Visuelle, numéro 4.

La Chaire Autodétermination et Handicap


Foire aux questions

Qu’est-ce qu’un appartement supervisé pour une personne ayant une déficience intellectuelle ?

Un appartement supervisé est un logement ordinaire où la personne est locataire à part entière. Elle paie un loyer, signe un bail et dispose de son propre espace de vie. Un soutien est offert sur place par une équipe, selon les besoins de chacun. Il s’agit, toutefois, d’un accompagnement, pas d’une prise en charge.

Quelle est la différence entre un appartement supervisé et une ressource de type familial (RTF) ?

Dans une RTF, la personne est hébergée chez quelqu’un d’autre. Elle n’a pas de bail, pas de droits de locataire. Dans un appartement supervisé comme ceux de J’ai mon appart’, la personne est chez elle. Elle prend ses décisions, décore son espace comme elle le souhaite et développe son autonomie à son rythme.

Combien coûte un logement à J’ai mon appart’ pour les locataires ?

Les locataires paient 25 % de leurs revenus mensuels, grâce au programme AccèsLogis de la Société d’habitation du Québec. Ce modèle rend le logement accessible même pour des personnes à faible revenu.

Comment un projet comme J’ai mon appart’ se finance-t-il ?

Le projet a été financé par la SHQ, la SCHL et une contribution communautaire de près de 2 millions de dollars mobilisée par le conseil d’administration bénévole de l’organisme. La Ville de Shawinigan a aussi contribué en offrant un terrain et un crédit de taxes municipales.

Est-ce qu’un modèle comme J’ai mon appart’ peut être reproduit ailleurs au Québec ?

Oui, c’est d’ailleurs l’objectif documenté par les chercheurs de la Chaire Autodétermination et Handicap. D’autres projets similaires ont vu le jour dans plusieurs régions. Le défi principal reste la coordination entre les acteurs (santé, habitation, politique municipale) qui fonctionnent souvent en silos.

Qu’est-ce que l’autodétermination dans ce contexte ?

L’autodétermination, c’est la capacité d’une personne à prendre le contrôle de sa propre vie. C’est-à-dire, choisir où elle vit, comment elle organise son quotidien, ce qu’elle mange, qui elle invite chez elle. La recherche montre que les environnements inclusifs favorisent ce développement là où les milieux institutionnels le freinent.

Où peut-on voir la série documentaire sur J’ai mon appart’

Les capsules sont disponibles gratuitement sur le site photosociete.com. Elles ont été produites par Pierre Fraser, en collaboration avec la Chaire Autodétermination et Handicap de l’UQTR.

Les contenus publiés sur Capable.media ne relèvent pas du journalisme traditionnel. Certains textes peuvent avoir été améliorés avec l’aide de l’intelligence artificielle, toujours révisés par une personne.

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