La Corporation de développement économique communautaire (CDEC) de Québec souhaite former des agent.e.s de changement à travers sa campagne Vers un écosystème entrepreneurial plus inclusif et égalitaire. Ce vent de changement passe beaucoup par l’entrepreneuriat inclusif. Pour en savoir plus sur ce concept, l’équipe de Capable Média a rencontré Isabelle Gilbert, directrice générale de la CDEC de Québec.
« L’entrepreneuriat inclusif, c’est de dire qu’il faut que toutes les personnes qui portent des ambitions entrepreneuriales, peu importe la nature de cette ambition, puissent trouver les leviers pour réussir leur projet et y accéder. Quand on parle d’entrepreneuriat inclusif, ça veut dire aussi que tous.tes les entrepreneurs et entrepreneures puissent s’épanouir pleinement dans son projet d’affaires en accédant aux mêmes opportunités, que les gens issus de la diversité aient autant de chances de réussite que les autres. La CDEC s’inscrit dans cette mouvance-là depuis 2018 à peu près. », explique-t-elle.
Cet intérêt pour l’inclusion a commencé à se manifester, pour l’organisme, en s’intéressant particulièrement à l’entrepreneuriat chez les femmes. « Les femmes entrepreneures, elles n’entreprennent pas nécessairement dans les secteurs qu’on dit un peu à tort “à très forte valeur ajoutée”. Elles entreprennent beaucoup dans le secteur des services, dans le secteur commercial, dans le secteur de la consommation. Ce sont des secteurs beaucoup moins valorisés », expose Isabelle.
« On constate que les gens ne s’investissent pas tous de la même manière dans leur aventure entrepreneuriale, ni pour les mêmes raisons, ni avec les mêmes buts. Il y a des gens qui entreprenent par nécessité, qui entreprenent à temps partiel. Il y a des mamans qui fondent des entreprises liées à leur réalité de parents. Il y a des entrepreneur.e.s qui ont l’ambition de diriger de petites entreprises à échelle humaine, des entreprises de proximité qui n’auront comme marché que leur propre quartier, etc. Ces formes d’entrepreneuriat et d’ambitions entrepreneuriales sont très peu valorisées dans notre écosystème, voir même quelquefois dévalorisées. Ça ne correspond pas au “mythe du bon entrepreneur”. On a lancé il y a quelques mois un projet qui s’appelle Vers un écosystème entrepreneurial plus inclusif et égalitaire où on s’est donné l’ambition de faire prendre conscience aux gens qui accompagnent les entrepreneurs, aux gens qui offrent des programmes de soutien , des programmes de financement, qui développent des stratégies de développement économique, qu’ils.elles ont peut-être des visions de l’entrepreneuriat un petit peu plus trop restreintes. À notre avis, toutes les ambitions entrepreneuriales méritent d’éclore au Québec. Parce qu’entreprendre c’est créer de la valeur et cette valeur n’est pas uniquement économique. Elle est aussi sociale et environnementale. Donc c’est un peu l’ambition qu’on s’est donnée. C’est un projet de deux ans. On ne révolutionnera pas tout en deux ans, mais on veut semer la graine pour dire est-ce que l’on peut voir d’abord l’humain derrière l’entrepreneur.e pas juste la valeur économique de son projet d’affaires? »
Afin de pouvoir se concentrer sur l’aspect humain de l’entrepreneuriat, il faut, selon Isabelle, adopter une perspective intersectionnelle : « Un individu, c’est pas juste une femme, c’est pas juste une personne immigrante, c’est pas juste une personne vivant avec un handicap… On est le croisement d’une multitude d’identités qui se superpose, comme individu. On a tous un âge, une histoire, une culture, une famille, un niveau de scolarité, un genre, etc… C’est la somme de tout ça qui nous définit et c’est avec tout ça qu’on entreprend! En économie sociale, on dit qu’on place l’humain au centre des préoccupations plutôt que la maximisation des profits. Ça veut dire mettre le capital au service de l’humain et non l’humain au service du capital. »
Selon Mme Gilbert, l’écosystème de soutien à l’entrepreneuriat n’est pas assez conscient des biais avec lesquels il aborde un ou une entrepreneur.e. « Les gens prétendent qu’un projet d’affaires est essentiellement évalué au mérite. C’est faux. On oublie que notre perception de l’humain derrière l’entreprise est aussi déterminante… Quand tu es devant un.e banqui.ère ou un.e accompagnateur.trice, ce qu’il.elle regarde consciemment, c’est ton entreprise, c’est ton produit, ton service, ton modèle d’affaires, le potentiel de marchés, etc. Mais il.elle évalue aussi la personne, et il le fait plus ou moins consciemment. Le.la banquier.ère ou l’accompagnateur.trice se pose des questions comme: est-ce cette personne est suffisamment investie dans son projet? Est-ce qu’elle le fait par nécessité ou simplement parce qu’elle veut un gagne-pain? Est-ce qu’elle a assez d’ambition pour faire grandir son entreprise? Est-ce qu’elle saura faire face aux difficultés qui vont venir? Acceptera-t-elle de prendre les risques nécessaires? Les réponses à ces questions-là sont très subjectives. Elles sont largement influencées par nos préjugés, par nos biais inconscients, par notre culture ».
C’est en dépassant ces biais, en s’intéressant à l’être humain qu’on peut mieux accompagner, mieux soutenir. C’est en s’intéressant à la personne, avec ses forces, ses faiblesses, ses ambitions qu’on peut mettre en place les conditions de succès c’est-à-d-ire les bons outils, les bonnes ressources, les bons conseils pour assurer des chances égales de réussite.
Adapter les programmes à une nouvelle génération d’entrepreneur.e.s
Isabelle soulève un enjeu important lors de notre entretien, soit celui des freins systémiques qui font en sorte que certains programmes, certaines mesures de soutien ne sont pas accessibles pour certaines personnes.
Par exemple, les femmes entreprennent leurs carrières d’entrepreneuriat à un âge plus avancé.
« Combien on a de programmes au Québec qui encouragent les entrepreneurs de moins de 35 ans? En partant, c’est discriminant pour les femmes et je dirais aussi pour les personnes issues de l’immigration. Les personnes immigrantes arrivent très souvent à la fin de la vingtaine voir dans la trentaine. En arrivant elles doivent se stabiliser, trouver un emploi, aller aux études, apprendre la langue, etc. Ça prend du temps tout ça. Ces personnes vont probablement entreprendre passé 35 ans. »
Mme Gilbert a été surprise par l’ouverture des milieux économiques lorsqu’elle leur a proposé de participer au projet et de faire une démarche pour adopter des pratiques de soutien plus inclusives.
« Je m’attendais à de la résistance parce que ce sont des milieux plus conservateurs », a-t-elle admis. Pourtant la réponse a été très positive. Des dirigeants d’organisations économiques lui ont confié que
« oui, il faut qu’on fasse mieux les choses, qu’on prenne conscience que le visage de l’entrepreneuriat change et que si on veut être encore pertinents comme organismes de soutien en entrepreneuriat dans 10 ans, il va falloir qu’on change nos pratiques parce que les entrepreneur.e.s changent, parce qu’ils.elles ne portent pas les mêmes ambitions non plus. »
De nouvelles ambitions qui redéfinissent le succès entrepreneurial
« Je regarde la nouvelle génération d’entrepreneur.e.s et je constate qu’elle porte de moins en moins les ambitions de grandeur. Cette génération d’entrepreneur.e.s ne cherche pas à avoir la plus grande entreprise possible avec le plus gros chiffre d’affaires possible. Ils et elles veulent un entrepreneuriat qui ait du sens dans leur vie, qui a un impact positif sur le plan social, qui minimise son impact environnemental. Ça fait en sorte qu’il faut qu’on révise ce qui est pour nous le succès entrepreneurial. Nos fameux KPI qui se chiffrent souvent en dollars, c’est en partie dépassé. En tout cas, ce n’est plus suffisant.
« Quand une personne vivant avec un handicap n’arrive pas à se trouver un emploi parce qu’aucun employeur ne veut offrir les accommodements nécessaires dans le milieu de travail convoité, c’est une perte nette pour notre économie et pour notre société! Si cette même personne décide de fonder son entreprise pour vivre dignement, pour s’épanouir, pour créer de la richesse c’est un gain net! Peu importe la taille, la nature ou l’envergure de son entreprise. », affirme Isabelle
Des outils diversifiés pour rendre le milieu de travail plus inclusif
Les différents programmes offerts gratuitement par la CDEC de Québec aux organismes d’accompagnement et de financement visent à les sensibiliser et les outiller pour mieux soutenir les femmes entrepreneures et les personnes issues de la diversité. Ils se basent surtout sur la formation pour sensibiliser les employeurs aux freins entourant l’entrepreneuriat inclusif ou encore pour changer leur approche à l’aide du leadership inclusif. Cette formation vise à changer tranquillement la vision des entrepreneurs et la culture organisationnelle des organismes d’accompagnement. « Ce n’est pas de la mauvaise volonté », affirme la directrice générale, « on a tellement été habitué.e.s à faire les choses selon certains paradigmes qu’on n’arrive pas à penser autrement et il faut que ça parte d’en-haut. Il faut qu’il y ait une réelle volonté d’introspection organisationnelle. »
Quelques conseils pour une communication plus inclusive
Isabelle Gilbert vous partage trois stratégies pour améliorer vos communications et attirer davantage de candidat.e.s ou de clientèle en situation d’handicap :
- Mettez l’handicap de l’avant dans vos messages
« Les gens se sentent interpellés quand on parle d’eux », mentionne Isabelle. Autrement, le.la candidat.e idéal.e ou le.la client.e potentiel.le pourrait ne pas se sentir concerné.e.
- Mettez en valeur une variété de profils lors de vos événements et dans vos communications
Une réflexion s’impose sur le type de gens que vous mettez en valeur dans vos panels, parmi vos conférencier.ère.s ou parmi ceux.celles que vous invitez à témoigner dans vos communications. Favorisez-vous, consciemment ou non, un type de réussite, un modèle précis d’entrepreneurs? Contribuez-vous plutôt à valoriser la réussite de personnes vivant avec un handicap ou issus de minorités visibles ou ayant une neurodiversité? Visez la variété des expériences.
- Sortez et allez à la rencontre des gens en situations d’handicap ou issus de la diversité là où ils sont
« Les gens issus de la diversité ont un vécu différent et souvent un point de vue différent face aux enjeux entrepreneuriaux. ». Elle conseille donc aux dirigeant.e.s d’organisme de développement économique de sortir de leurs habituels dîner de chambres de commerces et d’aller à la rencontre de groupes issus de la diversité dans différentes activités qui ne sont pas nécessairement des activités d’affaires. Il faut tisser des liens et provoquer des occasions de rencontres pour mieux comprendre leur réalité. L’entrepreneuriat, c’est d’abord des relations humaines.
La CDEC de Québec offre aussi des ateliers créatifs sous forme de théâtre forum, où les acteur.trice.s mettent en lumière des situations vécues au travail par des entrepreneures en situation d’handicap, issu.e.s de l’immigration ou neurodivergent.e.s Dans ces activités, le public est appelé à interagir afin de réfléchir sur les bonnes pratiques à adopter pour améliorer l’expérience des gens concernés dans leur parcours entrepreneurial.
Cet article a été réalisé dans le cadre d’une campagne visant à soutenir le financement de la saison 2 du balado Capable, entreprendre sans limites.
Pour écouter l’entrevue vidéo avec Isabelle Gilbert, directrice générale de la Cdec de Québec :


2 commentaires
Lise Santerre
Bonjour,
Bravo pour cette idée d’entrepreneuriat inclusif. Je me demandais si l’idée d’un entrepreneuriat des 50 ans et plus avait de l’avenir? Il me semble que cette cible existe ailleurs au monde mais pas au Québec alors que la population est vieillissante et qu’à cet âge, les personnes ont beaucoup d’énergie, de compétences et de ressources également à mettre à profit. Qu’en pensez-vous?
Kim Auclair
Bonjour Lise,
Merci pour ton commentaire. Je me suis intéressée sur le sujet il y a quelques années. J’ai des ressources que je pourrais vous donner si vous le souhaitez.