Handicap et philanthropie au Québec : un rapport de recherche publié en mars 2026 par le Réseau de recherche sur le partenariat philanthropique canadien (PhiLab, UQAM, Montréal) confirme quelque chose que beaucoup de gens qui travaillent dans cet univers connaissent sans pouvoir le chiffrer : les personnes en situation de handicap sont systématiquement sous-financées par les fondations philanthropiques canadiennes. Intitulé Une cause oubliée : le sous-financement du handicap par les fondations philanthropiques québécoises, il m’a été recommandé par Arnaud Gendreau, Directeur général de Promo-Accès, qui aide les entreprises du Québec à valoriser leur accessibilité grâce à des outils de communication et de promotion inclusifs.
Je suis une fille d’action. Ça veut dire que j’ai tendance à mettre rapidement en place des projets en me basant sur des hypothèses. Je n’attends pas les données. J’écris, je documente et j’adapte en fonction de ce que je découvre en rencontrant des gens d’un univers que je connais peu. Mais surtout, en m’impliquant dans différents comités. Rester sur le terrain et m’impliquer dans différentes initiatives sans dépendre de quoi que ce soit me permet d’être proactive et de créer mes propres opportunités pour diffuser mes différents messages. C’est exactement ce qui s’est produit ici. Lire ce rapport, c’était voir confirmé ce que je vis depuis que j’ai lancé Capable.Media (et ce à quoi Capapreneur, le projet de recherche dont je fais partie, tente de répondre).
Handicap et philanthropie : 27 % de la population, moins de 2 % des subventions
Selon Statistique Canada (2022), environ 27 % des Canadiens de 15 ans et plus vivent avec au moins un handicap. Soit 8 millions de personnes. Une femme sur cinq au Canada est concernée.
Pourtant, les données analysées par les chercheurs Félix Chouinard, Diane Alalouf-Hall, Anne Delorme et Emmanuelle Lajoie indiquent que moins de 2 % des subventions philanthropiques canadiennes ciblent explicitement des causes liées au handicap. Sur les 20 fondations sondées à l’été 2025, seulement quatre avaient des programmes dédiés. Aucune n’incluait le handicap comme catégorie formelle dans son cadre d’équité, diversité et inclusion (EDI).
Deux pour cent. Pour plus du quart de la population.
Ces données rejoignent les conclusions des premiers résultats de la recherche derrière Capapreneur qui sont été présentés dans le livre Inclusive Entrepreneurship: International Perspectives and Practices publié en 2026 par Félix Zogning, professeur à l’Université de Sherbrooke. Cette recherche, réalisée avec le soutien de l’Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) et du Future Skills Centre, documente les mêmes obstacles structurels : accès limité au financement, manque d’accompagnement adapté, et invisibilité des entrepreneurs en situation de handicap dans les programmes existants.
Le mot qui disparaît des programmes de diversité
Je travaille en relations de presse. Je vis moi-même avec un handicap invisible. Et depuis quelques années, j’observe un phénomène que je n’arrivais pas à nommer clairement avant de lire ce rapport : les programmes d’entrepreneuriat qui se disent ouverts à la diversité mentionnent rarement le mot « handicap ».
Communautés autochtones. Femmes. Personnes racisées. Entrepreneurs LGBTQ2I+. La liste est longue et légitime. Mais le handicap ? On l’oublie, ou on l’ajoute en petits caractères.
Les chercheurs de PhiLab nomment ce phénomène : le handicap est traité comme un à-côté, rarement comme une cause à part entière. Il devient visible seulement quand il croise une autre identité déjà reconnue comme prioritaire. Je peux faire le lien avec les entreprises qui soutiennent Capable, avec Kim Auclair depuis le début. Ces dernières font un excellent travail en inclusion, mais se sont jointes à l’aventure en partie parce qu’elles n’ont pas toutes les ressources nécessaires pour faire avancer la cause du handicap seules.
C’est aussi l’un des constats qui a motivé à participer à la création de Capapreneur : concevoir et tester des modèles d’accompagnement entrepreneurial inclusifs au Québec, mesurer leur impact réel, et contribuer à changer les politiques publiques à partir de données de terrain.
Ce que ça veut dire exactement
Si vous êtes, comme moi, une personne avec un projet à impact social qui touche à l’inclusion des personnes en situation de handicap, vous allez rencontrer rapidement un obstacle majeur : pour accéder au financement philanthropique, il faut être un organisme de bienfaisance enregistré (OBNL) ou passer par l’un d’eux.
À titre de rappel, Capable.Media est pour le moment un projet de mon entreprise Communication Niviti Inc. C’était la meilleure façon pour moi de le gérer. Ça me permet de réinvestir les revenus de mon entreprise dedans, mais aussi pour préserver mon énergie le temps que le projet se structure. Je sais déjà ce que ça implique de créer un OBNL ou une coopérative de solidarité. J’en ai déjà lancé. C’est beaucoup de paperasse. Et si le projet ne fonctionne pas, c’est encore plus de paperasse pour tout dissoudre. Je voulais garder ça simple.
Au fond, je comprends la logique. Les fondations doivent s’assurer que l’argent est bien géré. Mais pour un entrepreneur social qui démarre un projet innovant sans avoir encore les moyens de se constituer en OBNL, ce filtre ralentit, décourage, et parfois bloque les idées les plus pertinentes.
Pour avoir parlé à des représentants de fondations dans les derniers mois dans le cadre de ma recherche de financement pour Capable.Media, je sais qu’il ne s’agit pas d’une mauvaise volonté. J’ai apprécié qu’on accepte d’échanger avec moi sur le sujet. La vérité, c’est que c’est un système qui s’est construit sans penser au handicap comme enjeu de justice sociale.
Le cercle vicieux que le rapport documente
Ce que je retiens surtout du rapport PhiLab, c’est une dynamique qui revient souvent : le manque de financement empêche les organisations du secteur de mieux se structurer. Ce manque de structure devient ensuite une raison pour les fondations de ne pas investir davantage. Chaque partie attend que l’autre fasse le premier pas. Personne ne bouge.
Les chercheurs comparent cette situation à celle du mouvement féministe il y a vingt ans, alors jugé « trop fragmenté » et « pas assez structuré » pour mériter un soutien philanthropique soutenu. Et ce, avant que ce même soutien ne permette précisément sa professionnalisation. Les critères philanthropiques d’aujourd’hui reproduisent ce même schéma d’exclusion pour le handicap.
Pourquoi l’EDI ne suffit pas
Les cadres d’équité, diversité et inclusion ont représenté une avancée réelle pour plusieurs groupes marginalisés. Des fonds dédiés ont émergé pour les communautés noires, les peuples autochtones, l’égalité des sexes.
Mais selon les chercheurs de PhiLab, ces mêmes cadres EDI excluent systématiquement le handicap ou le relèguent en arrière-plan. Dans les fondations étudiées, les discussions sur l’équité gravitent principalement autour des dynamiques raciales, du genre et de la jeunesse. Le handicap arrive en queue de liste.
Le rapport explique que le handicap est encore trop souvent vu comme une responsabilité de l’État ou comme une question de soins. On oublie que c’est aussi une question d’accès, d’emploi et de participation à la société. Quand des personnes capables de travailler ne peuvent pas le faire parce que les milieux ne sont pas adaptés, tout le monde y perd. Le Conference Board du Canada estimait en 2018 que cela représentait 16,8 milliards de dollars en PIB non réalisé chaque année au Canada.
Ce que le rapport recommande
L’équipe de PhiLab propose des mesures précises. Les fondations canadiennes devraient s’engager à consacrer au moins 10 % de leur budget à des causes liées au handicap d’ici dix ans. Les chercheurs recommandent la création d’un fonds philanthropique national dédié, géré par des personnes en situation de handicap. C’est-à-dire sur le modèle du Fonds pour la résilience des peuples autochtones ou de la Fondation pour les communautés noires.
Ils appellent aussi à une révision des critères d’admissibilité pour les organisations émergentes, à une approche proactive plutôt qu’un modèle d’appels à projets passifs, et à l’intégration formelle du handicap dans les cadres EDI avec des indicateurs mesurables.
Ces changements ne nécessitent pas de repartir à zéro. Ils demandent d’appliquer au handicap les mécanismes qui ont fonctionné ailleurs.
Ce que j’aurais voulu lire il y a cinq ans
J’écris cet article parce que je sais qu’il y a des entrepreneurs, des porteurs de projets, des personnes en situation de handicap qui cherchent en ce moment même à comprendre pourquoi les portes restent fermées … et qui croient que c’est leur faute.
Eh bien, je peux vous dire que ce n’est pas votre faute.
Le rapport PhiLab le dit clairement : c’est un angle mort systémique. Le secteur a été construit avec des normes implicites qui favorisent les structures déjà reconnues, les causes déjà visibles, les organisations déjà professionnalisées.
Je crois que le handicap mérite d’occuper la même place que les autres enjeux d’équité. La voie à suivre existe. Ce qu’il faut maintenant, c’est la volonté de l’emprunter.
Foire aux questions
Pourquoi le handicap est-il si peu financé par la philanthropie canadienne?
La recherche PhiLab (UQAM, février 2026) identifie trois mécanismes : le handicap est perçu comme une responsabilité exclusive de l’État, le secteur communautaire est fragmenté par le manque de ressources, et les cadres EDI des fondations excluent systématiquement le handicap de leurs priorités concrètes.
Quelle proportion des subventions philanthropiques canadiennes cible le handicap?
Moins de 2 % des subventions philanthropiques canadiennes ciblent explicitement des causes liées au handicap, selon les estimations disponibles analysées dans le rapport PhiLab (2026). Les personnes en situation de handicap représentent pourtant 27 % de la population canadienne de 15 ans et plus (Statistique Canada, 2022).
Pourquoi les programmes d’entrepreneuriat diversité mentionnent-ils rarement le handicap?
Le rapport PhiLab documente que le handicap est traité comme un facteur secondaire dans les cadres EDI — reconnu uniquement quand il croise une autre identité déjà prioritaire. Ce silence dans les programmes de diversité reproduit à l’échelle de l’entrepreneuriat l’exclusion documentée dans la philanthropie.
Un entrepreneur en situation de handicap avec un projet à impact social peut-il accéder au financement philanthropique?
Difficilement sans passer par un organisme de bienfaisance enregistré (OBNL). Les fondations canadiennes ne peuvent légalement financer que des organismes reconnus par l’Agence du revenu du Canada, ce qui crée une barrière structurelle pour les projets innovants portés par des entrepreneurs indépendants ou des organisations en démarrage.
Qu’est-ce que le rapport PhiLab recommande concrètement aux fondations québécoises?
Consacrer au moins 10 % des budgets philanthropiques au handicap d’ici dix ans, créer un fonds national dédié géré par des personnes en situation de handicap, réviser les critères d’admissibilité pour favoriser les organisations émergentes, et intégrer formellement le handicap dans les cadres EDI avec des indicateurs mesurables.
Où peut-on lire le rapport complet sur la philanthropie et le handicap?
Le cahier de recherche « Une cause oubliée : le sous-financement du handicap par les fondations philanthropiques québécoises » est disponible en ligne. Il a été publié en février 2026 par Félix Chouinard, Diane Alalouf-Hall, Anne Delorme et Emmanuelle Lajoie, UQAM, Montréal.
Existe-t-il des initiatives concrètes pour soutenir les entrepreneurs en situation de handicap au Québec?
Oui. Le projet Capapreneur teste actuellement des modèles innovants d’accompagnement entrepreneurial auprès d’une cohorte d’entrepreneurs en situation de handicap au Québec, avec pour objectif de mesurer leur impact réel et d’influencer les politiques publiques. Je fais partie de l’équipe.
Sources
- Diane Alalouf-Hall, Félix Chouinard, Anne Delorme, Emmanuelle Lajoie. (2026). Une cause oubliée : le sous-financement du handicap par les fondations philanthropiques québécoises, [Cahier de recherche], PhiLab – Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie.
- Zogning, F. (2026). Entrepreneurship of People with Disabilities: Challenges, Opportunities and Inclusive Support Models. Dans F. Zogning (dir.), Inclusive Entrepreneurship, Exploring Diversity in Entrepreneurship. Springer Nature Switzerland. — Réalisé avec le soutien de l’Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) et du Future Skills Centre (FSC).
- Statistique Canada (2022). Enquête canadienne sur l’incapacité, 2022. Ottawa.
- Conference Board du Canada (2018). The Business Case to Build Physically Accessible Environments. Ottawa.
- Campagne 2000 (2024). Bulletin 2024 sur la pauvreté des enfants et des familles au Canada. Toronto.

