On parle beaucoup d’entrepreneuriat inclusif au Québec, mais les personnes en situation de handicap restent souvent les grandes oubliées des programmes existants. Dans un contexte où plusieurs voient leurs aides financières diminuer, le désir de créer ses propres revenus grandit. Mais les outils pour y arriver, eux, ne suivent pas. Pourquoi les personnes en situation de handicap doivent-elles encore en faire deux fois plus pour arriver au même endroit qu’une personne qui n’a pas ces défis? Je pose cette question après deux ans à documenter leurs parcours.
Je participe à un projet de recherche sur l’accompagnement entrepreneurial des personnes en situation de handicap au Québec. Depuis deux ans, j’en ai rencontré plus d’une vingtaine qui ont choisi de créer leurs propres opportunités. Des gens que le marché du travail traditionnel avait souvent mis de côté, et qui ont décidé de ne pas attendre. Ce que j’observe ne ressemble pas toujours à ce qu’on imagine quand on pense au handicap et aux affaires.
Ce que ces parcours m’ont appris
Ces parcours m’ont appris beaucoup. Je les documente dans mes chroniques sur Les Affaires. En voici quelques exemples.
François Bernier, fondateur d’Horizon B2B, ne mettait pas sa caméra lors de ses premières rencontres clients. Pas parce qu’il était gêné. Parce qu’il avait appris, à force d’expériences, que le regard des autres changeait avant même qu’il ouvre la bouche. Il a fini par faire le choix inverse. Afficher sa réalité. Et ça a naturellement trié sa clientèle. Ceux qui n’étaient pas à l’aise sont partis d’eux-mêmes. Mais ce travail-là, d’utiliser des stratégies pour réduire le stress lié à la peur de perdre des opportunités ou de paraître moins professionnel à cause de sa différence, avant même de parler d’affaires, d’autres entrepreneurs n’ont pas à le faire.
Maryse Sauvé et Daniel Bonin, cofondateurs de la ferme À la canne blanche, m’ont décrit comment ils se sont présentés devant des financiers avec toute leur innocence, sans préparation spécifique pour ce genre de rencontre, parce que personne ne les avait guidés sur la façon de présenter leur projet à des institutions peu habituées à leur réalité. Leur projet était solide. Leur produit, unique au Québec. Mais avant de parler chiffres, il fallait d’abord démonter les préjugés de la personne en face.
Guillaume Parent, fondateur de Finandicap, a frappé aux portes des banques et des caisses pendant des années pour faire reconnaître son projet. Personne n’a embarqué. Il n’a pas attendu. Il s’est lancé et a obtenu son permis de l’Autorité des marchés financiers. Quinze ans plus tard, son entreprise est toujours debout. Ce qu’il dit sur le système : les démarches sont trop complexes, les ministères ne se parlent pas toujours, et les personnes en situation de handicap dépensent une énergie considérable à naviguer des formulaires qui devraient être simplifiés depuis longtemps.
Elsie Côté, fondatrice de Sirote-moi, a vécu quelque chose qui dit tout. Un fournisseur potentiel a jeté sa proposition à la poubelle après l’avoir vue arriver avec sa marchette. Pas après avoir lu son dossier. Avant. Le contenu n’avait pas changé entre le moment où il l’a reçu et celui où il l’a écarté. Seule sa façon de se déplacer avait changé quelque chose.
Ces parcours sont tous différents. Ce qu’ils ont en commun, c’est la volonté de créer leurs propres opportunités malgré le système, rarement grâce à lui.
L’entrepreneuriat inclusif au Québec rencontre toujours les mêmes obstacles
Après deux ans sur ce terrain, je peux dire une chose : les personnes en situation de handicap que j’ai rencontrées ne manquent ni de compétences, ni d’idées, ni de résilience. Ce qu’elles manquent, c’est un écosystème pensé pour elles.
Les programmes d’accompagnement entrepreneurial sont souvent bons. Mais ils ont été conçus pour un entrepreneur sans contraintes particulières : mobile, disponible en journée, capable d’absorber un rythme intense, à l’aise avec des formulaires complexes. Pour quelqu’un qui gère une condition chronique, un horaire médical, ou une réalité logistique différente, ces programmes deviennent des obstacles supplémentaires avant même le premier rendez-vous.
Les critères de financement posent un problème similaire. Les coûts réels liés au handicap, c’est-à-dire le transport adapté, les aides externes, la technologie spécialisée, le temps administratif plus long, n’entrent généralement pas dans les grilles d’évaluation. Un projet qui génère moins de revenus à court terme parce que l’entrepreneur doit investir une bonne partie de son budget dans sa propre organisation du quotidien n’est pas un projet moins viable. Il est simplement différent.
La communication autour des programmes pose aussi problème. Des appels de candidatures mal structurés, des plateformes peu accessibles, des délais qui ne tiennent pas compte de la réalité de certains. Ce sont des détails techniques, mais ils ferment des portes réelles.
Ce qui existe ailleurs et pas ici
Dans les Prairies canadiennes, le gouvernement fédéral finance depuis 1997 le Programme d’aide aux entrepreneurs ayant une incapacité. Ce programme offre du mentorat, de la formation, des services de consultation individualisés et, dans certains cas, des prêts adaptés. Il couvre l’Alberta, le Manitoba et la Saskatchewan. Il a été évalué, critiqué, amélioré et maintenu parce qu’il répond à un besoin réel.
Au Québec, rien d’équivalent n’existe à cette échelle. Les ressources sont fragmentées entre différents organismes, chacun avec son mandat partiel, ses critères propres, ses délais de réponse. Les personnes que j’ai rencontrées naviguent souvent seules dans ce labyrinthe, sans guide.
Ce n’est pas un hasard si la recherche que je contribue à documenter révèle ce que ces entrepreneurs vivent comme un isolement structurel. Ce n’est pas un manque de motivation ou de talent. C’est une architecture qui n’a pas été pensée pour eux.
Ce que le prochain gouvernement peut faire
Au prochain gouvernement, je pose une question directe : l’entrepreneuriat inclusif sera-t-il dans les priorités?
Je ne parle pas ici d’en faire mention dans un plan stratégique. Je parle d’engagement opérationnel, avec des gestes précis :
- adapter les critères d’évaluation des programmes existants pour tenir compte des coûts réels liés au handicap;
- exiger que les organismes d’accompagnement offrent des formats flexibles (en ligne, asynchrones, à rythme modulable), comme norme, pas comme exception;
- former les conseillers et les mentors à ces réalités;
- s’assurer que les communications, les formulaires et les plateformes de dépôt sont réellement accessibles.
- Réfléchir sérieusement à créer, au Québec, un programme structuré comparable à ce qui existe dans les Prairies, pensé par et pour les personnes en situation de handicap qui veulent entreprendre ici.
Je ne crois pas que ces mesures coûtent des milliards. Je crois qu’elles demandent surtout une décision en n’oubliant pas d’inclure les personnes en situation de handicap dans celle-ci.
L’admiration ne change pas les règles du jeu
François, Maryse, Daniel, Mathieu, Guillaume, Elsie (et la vingtaine d’autres que j’ai rencontrés) partagent leur histoire, inspirent, ouvrent des portes pour ceux qui viennent après eux. Mais ils font ça en plus du reste. En plus de gérer leur entreprise, leur santé, leur logistique, leur équipe.
Les reconnaître, c’est bien. Adapter les règles du jeu pour que leur énergie aille à leur entreprise plutôt qu’à convaincre le système de les laisser jouer, c’est mieux.
Le prochain gouvernement a une occasion réelle de poser des gestes concrets dans ce domaine. J’espère qu’il la saisira.
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