Interagir avec les personnes en situation de handicap est souvent synonyme de paroles maladroites. Encore plus si vous n’avez personne dans votre entourage qui vit avec une différence. Vous voulez bien faire, mais sans trop savoir comment. Et un malaise invisible s’installe chez votre interlocuteur. Il vit une mauvaise expérience, se retient ou lâche prise pour ne pas la revivre. C’est pour ça que Capable.Media valorise les compétences des personnes en situation de handicap. Ça permet de les voir en action, de réduire les préjugés et de rappeler que pour savoir ce dont une personne a besoin, la meilleure façon reste d’écouter.
Vous êtes, par exemple, propriétaire d’une entreprise qui vend du matériel informatique. Une personne avec une paralysie cérébrale se dirige en fauteuil roulant électrique vers vous (ou vers l’un de vos employés). Elle est accompagnée d’un ami. Elle vous explique son problème. Mais vous ne comprenez pas ce qu’elle dit. Vous vous adressez à son ami pour mieux comprendre. Il vous mentionne qu’elle pourrait répondre elle-même par écrit. Ou encore répéter ce qu’elle dit. Mais vous continuez d’échanger avec l’ami, parce que c’est plus simple pour vous.
Une vidéo courte, quatre témoignages qui disent tout
Des fois, ça « gosse » est une vidéo qui dure environ 4 minutes. C’est le journaliste Mathieu Papillon qui l’a réalisée en 2018 avec Mathieu Waddell et Florence Pelletier, pour Rad, le laboratoire de journalisme de Radio-Canada destiné aux jeunes francophones. La vidéo a ensuite été analysée dans une recherche universitaire menée autour de 2025 et publiée en 2026. On y voit quatre personnes en situation de handicap : Jérôme Plante (aveugle), Pierre-Olivier Beaulac-Bouchard (sourd), Maude Massicotte (qui vit avec une paralysie cérébrale) et Maryline Turcot (qui utilise un fauteuil roulant). Elles témoignent à propos des gestes de tous les jours qui, souvent bien intentionnés, finissent par les décourager. La recherche met des mots sur tout ça.
Lire aussi : Maude Massicotte : Militer pour l’accessibilité universelle
Des conseils pour mieux interagir avec les personnes en situation de handicap
La recherche, signée par Mouloud Boukala et Joseph Josy Lévy, a été publiée dans la revue Parcours anthropologiques (no 21, 2026). Les chercheurs ont interviewé deux des réalisateurs mentionnés plus haut, puis étudié chaque échange de la vidéo en s’appuyant sur les travaux de Denise Jodelet et Erving Goffman, deux figures importantes dans le domaine des sciences humaines.
Selon les chiffres cités dans la recherche, les personnes en situation de handicap représentent 1,3 milliard de personnes dans le monde, soit 16 % de la population. Au Canada, on parle de 8 millions de personnes, soit 27 % des 15 ans et plus.
Si certains conseils pour mieux interagir avec les personnes en situation de handicap vous paraissent évident, la recherche, elle, apporte un regard différent qui, j’espère, vous permettra d’avoir une bonne prise de conscience. D’ailleurs, toutes les paroles citées dans les paragraphes qui suivent viennent directement des personnes qui témoignent dans la vidéo.
Adressez-vous directement à la personne
Parler à un accompagnateur ou à l’interprète plutôt qu’à la personne concernée est très courant. Dans la vidéo, Maryline Turcot dit : « Des fois, souvent, on s’adresse à la personne debout avant de s’adresser à moi. Pour des questions qui me concernent ! Je suis ici ! C’est l’affaire la plus gossante au monde. »
Jérôme Plante va dans le même sens : « Pourquoi vous ne me parlez pas à moi ?! Je suis capable de vous entendre puis de vous répondre ! » Les chercheurs appellent ça la présomption d’incompétence. C’est une mauvaise habitude que vous avez peut-être. En gros, vous doutez d’avance des capacités d’une personne : de son aptitude à comprendre, à décider, à répondre elle-même. Elle est mise de côté, comme si elle n’était pas là. Et ça se produit surtout quand le handicap est visible. Quand il est invisible, c’est autre chose. L’expérience va être différente si la personne devant vous dévoile ou non sa différence.
Posez une question directe plutôt que d’imposer votre aide
Être utile et aider. Oui. Mais aider sans demander, c’est mieux. Dans la vidéo, Maude Massicotte partage : « Quand je mets mon manteau d’une façon bien particulière, les gens osent se garrocher sur moi pour le mettre à ma place, alors que je suis très bien capable de le mettre toute seule. »
Jérôme Plante décrit des gens qui le prennent par le bras parce qu’ils le croient perdu, souvent sans un mot et sans lui demander où il va. Une simple question aurait pourtant tout changé : « Est-ce que je peux vous aider ? » ou « Vous cherchez quoi ? ». Peut-être avez-vous déjà été cette personne. Ces gestes partent d’une bonne intention, mais ils envoient aussi un message : le corps de la personne en situation de handicap appartiendrait aux autres, comme si vous pouviez le toucher ou le déplacer sans en faire la demande. La recherche appelle ça l’intimité forcée. Ça s’explique par le fait que plusieurs personnes en situation de handicap doivent laisser les autres entrer dans leur espace intime juste pour fonctionner au quotidien.
Maude Massicotte, que Capable.Media a reçue en entrevue lors de la saison 2, a appris à faire de ses limites une force. Elle y rappelle une règle simple : avant de décider à la place de quelqu’un, on lui demande.
Lire aussi : Oser demander de l’aide en entrepreneuriat
Évitez de traiter un adulte comme un enfant
Parler à une personne adulte comme si elle était un enfant, c’est de l’infantilisation. Maryline Turcot l’illustre avec humour : « Des fois, il y a du monde qui s’adresse à moi comme si j’avais 7 ans : « Comment ça va aujourd’hui ? » C’est parce que Madame, j’ai 27 ans ! »
La voix de « bébé », celle qui est lente ou encore les gestes exagérés pour s’assurer que la personne comprenne. Le message que ça envoie, sinon, c’est qu’elle ne peut pas comprendre ni décider par elle-même. Ça peut même l’amener à remettre en question sa capacité à gérer sa vie.
Arrêtez de dire qu’une personne en situation de handicap est inspirante
Les chercheurs appellent ça de l’inspiration porn. Cette expression vient de la militante australienne des droits des personnes handicapées Stella Young. Décédée en 2014, elle était aussi comédienne et journaliste. En étant dans le sensationnalisme comme le font plusieurs médias, c’est comme si vous transformiez un geste ordinaire en exploit, juste parce que c’est une personne en situation de handicap qui l’accomplit. Vivre sa vie avec une différence n’est pas un exploit. Et c’est juste une vie. Ce que ces personnes vivent au quotidien, est normal pour elles. Surtout quand c’est de naissance. Mais ce que vous oubliez, c’est qu’elles peuvent avoir autant d’admiration pour vos petits défis à vous.
Maryline Turcot le confirme : « Des fois, vous me trouvez tellement inspirante, mais toi, Madame, qui traînes tes quatre livres de sac d’épicerie à une journée où est-ce qu’il fait 30 degrés dehors, c’est toi qui es inspirante, Madame, pas moi ! ».
Lire aussi : La représentation des personnes handicapées dans les médias : ce que le premier grand portrait canadien révèle
Ne réduisez pas la personne par sa différence
Maryline Turcot mentionne dans la vidéo ce que vous devez surtout retenir : « Des fois, quand vous parlez de moi en m’appelant « la chaise ». « La chaise » a besoin de rentrer. Moi, là, je ne suis pas une chaise, je suis une personne assise dans une chaise ! »
Quand vous réduisez quelqu’un à son diagnostic ou à sa différence, ça s’appelle la réification, selon les chercheurs. C’est le fait de transformer une personne en chose. Les quatre participants demandent une seule chose : être vus comme des personnes entières, avec leurs compétences et leurs forces, avant leur différence.
Lire aussi : Et si on écoutait ceux qui voient le potentiel avant le handicap?
Ce qu’on apprend de cette vidéo pour bien interagir avec les personnes en situation de handicap
Le problème, c’est la source de frustration. Ou plutôt « l’accumulation » de petits gestes blessants, faits par des gens « pas nécessairement mal intentionnés, mais mal informés ». À cause de ça, les personnes en situation de handicap ont parfois moins le goût d’exprimer leurs besoins pour ne pas revivre une situation malaisante.
La bonne nouvelle? Vous n’avez pas besoin d’aller très loin pour résoudre ce problème. Il faut développer son écoute. Écouter, tout simplement. Et ça ne coûte rien de le faire. En le faisant, vous découvrez une personne débrouillarde avec un nom, des compétences, une vie, au lieu d’un problème à gérer. Vous découvrez aussi toutes les solutions qu’elles mettent en place pour contrer leurs défis aux quotidien. Leurs idées peuvent même vous en donner. Et plus vous prenez le temps de les écouter, plus la différence se normalise. C’est ce que Capable.Media fait avec ses entrevues. Et c’est exactement ce que demandent les personnes qui témoignent dans la vidéo.
Foire aux questions
Faut-il dire « personne en situation de handicap » ou « personne handicapée » ?
Les deux se disent. La plupart des personnes en situation de handicap interviewées par Capable.Media préfèrent « personne en situation de handicap ». Ce terme rappelle que le handicap vient souvent autant de l’environnement que de la personne elle-même. D’autres assument « personne handicapée ». Le plus simple et le plus respectueux est de demander à la personne comment elle se décrit.
Comment offrir mon aide aux personnes en situation de handicap sans être maladroit ?
Demandez avant d’agir (voire même supposer). La question « Est-ce que je peux vous aider ? » est le début. Attendez la réponse, et respectez la personne si elle vous dit non. Les personnes en situation de handicap sont très débrouillardes. Elles savent faire souvent plus de choses que vous pensez. Vous gagnez beaucoup à aider la personne quand elle le demande plutôt que d’imaginer qu’elle a besoin d’aide. C’est un conseil qui s’applique partout.
Est-ce que je peux poser des questions sur le handicap de quelqu’un ?
Oui si vous le faites de façon sincère et respectueuse. Et surtout si la personne est à l’aide à en parler. Dans la vidéo de Radio-Canada, les participants parlent de la curiosité des enfants. Que c’est toujours un plaisir de répondre à leurs questions. Le problème ce n’est pas les questions. C’est les préjugés que l’on peut avoir d’une personne en situation de handicap.
Je me rends compte que j’ai dit quelque chose de malaisant. Qu’est-ce que je fais ?
Ce n’est pas grave. Ça peut venir d’un manque d’information, pas de mauvaises intentions. Lorsque ça se produit, excusez-vous et ajuster le tir. Mais surtout, continuer à échanger. La personne concernée pourra vous donner encore plus d’informations sur les mots à utiliser et à éviter. On apprend toujours en côtoyant des personnes différentes que nous. Et l’expérience avec elles varie d’une personne à une autre. C’est important d’être sensibilisé à différentes réalités.
C’est quoi, le capacitisme ?
Le capacitisme, c’est la discrimination et les préjugés envers les personnes en situation de handicap. Le capacitisme « ordinaire » désigne sa version de tous les jours, souvent sans mauvaise intention : parler à l’accompagnateur, imposer son aide, infantiliser, réduire quelqu’un à son handicap.
Où voir la vidéo Des fois, ça « gosse » ?
La vidéo est disponible sur YouTube et sur le site de Rad (Radio-Canada).

