Opens in a new tab

Autisme et entrepreneuriat : quand se lancer devient une nécessité

Par :
dernière mise-à-jour : 1 novembre 2026
Partager :

Autisme et entrepreneuriat, est-ce un bon mélange? Et comment l’entrepreneuriat peut-il permettre à des personnes autistes d’exercer leurs talents dans un cadre de travail qui leur convient? C’est la question explorée par Yanice Artigny, conseillère en entrepreneuriat et doctorante à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), lors du lancement de la saison 3 de CAPABLE, le 7 octobre 2026, au Centre d’entrepreneuriat Alphonse-Desjardins de Shawinigan.

Elle a ouvert sa conférence avec une phrase forte : « Pour certaines personnes autistes, l’entrepreneuriat n’est pas une option. C’est véritablement une nécessité. »

À partir des premiers résultats d’une recherche menée auprès de quatre entrepreneurs suivis pendant un an, elle décrit plusieurs raisons de se lancer à son compte : ajuster ses horaires à sa fatigue, créer un environnement qui respecte ses besoins sensoriels, gagner en autonomie et développer des projets liés à ses passions et à ses valeurs. Ces observations portent sur les personnes rencontrées dans son étude. Elles ne décrivent pas toutes les personnes autistes.

Yanice Artigny met aussi en lumière des compétences qui peuvent soutenir un projet d’entreprise : une attention soutenue, des connaissances approfondies dans un domaine précis, la capacité à relier des informations complexes et la créativité. Dans les parcours étudiés, ces façons de faire peuvent mener à des solutions originales et à des expertises recherchées.

L’entrepreneuriat ne fait toutefois pas disparaître toutes les difficultés. Les démarches administratives, l’accès au financement, les exigences du réseautage et les besoins liés à d’autres réalités personnelles peuvent demander des adaptations. Les ressources de la personne, ses proches et ses alliés jouent alors un rôle dans les solutions qu’elle met en place.

Enfin, la conférence invite les acteurs de l’entrepreneuriat à réfléchir aux conditions qu’ils créent autour des personnes autistes. Et surtout, à se demander comment reconnaître leurs compétences et rendre l’accompagnement plus accessible.

Trois moments à découvrir dans la conférence

Choisissez un sujet pour ouvrir la vidéo sur YouTube au passage indiqué.

Autres accès : vidéo, transcription complète.

Lire la transcription textuelle

Télécharger la transcription (PDF) (nouvel onglet)

Transcription de la conférence

Cette version reprend la transcription publiée de la conférence. Les propos décrivent les réalités présentées au moment de l’enregistrement.

[Conférence présentée au lancement de la saison 3 du magazine CAPABLE, le 7 octobre 2026, au Centre d’entrepreneuriat Alphonse-Desjardins de Shawinigan. Conférencière : Yanice Artigny, conseillère en entrepreneuriat et doctorante à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Une production de Capable.Media.]

[Musique. Générique d’ouverture.]

[Description : Yanice Artigny se tient debout devant le public et parle au micro. Elle porte des lunettes à fine monture dorée, de grands anneaux dorés aux oreilles et une robe à manches courtes à motif pied-de-poule gris, avec un micro-cravate épinglé près du col. Derrière elle, une bannière aux teintes bleu et mauve et une bannière de l’Office des personnes handicapées du Québec, avec le slogan « Avec vous, pour une société plus inclusive ». Au premier plan, des personnes assises, de dos, écoutent la conférence.]

[Yanice Artigny]

Bonsoir.

[Dans la salle]

Bonsoir.

[Yanice Artigny]

Alors, je vais commencer. Pour certaines personnes autistes, l’entrepreneuriat n’est pas une option. C’est véritablement une nécessité.

On est ensemble ce soir pour le lancement de la saison 3 de CAPABLE, qui a pour objectif de mettre en lumière les compétences et les réalités professionnelles des personnes en situation de handicap.

Ce soir, pour lancer la conférence, j’ai une question pour vous : est-ce que l’autisme est un handicap?

[Quelques secondes de silence.]

Pour répondre à cette question, il est important de prendre le temps de se demander ce qu’est le concept du handicap dans notre société. Il y a deux perspectives qui cohabitent.

On a une première perspective selon laquelle le handicap est propre à l’individu. Dans cette perspective, une personne en situation de handicap aura une déficience qui va entraîner une incapacité significative et persistante à accomplir des actions de la vie courante. Selon cette perspective, l’autisme est un handicap.

D’ailleurs, si on regarde la définition du référentiel international de diagnostic des maladies mentales, le DSM-5, il qualifie l’autisme de trouble neurodéveloppemental, présent depuis l’enfance, qui se caractérise par des déficits dans les communications et les interactions sociales, et également par des comportements répétitifs et restreints et des intérêts restreints. Depuis 2018, l’ONU reconnaît l’autisme comme un handicap.

Ça, c’est la première perspective qu’on trouve dans notre société.

Et la deuxième : l’environnement crée le handicap. Ici, on est plutôt dans un modèle social du handicap, selon lequel le handicap ne vient pas de la personne, mais plutôt des barrières qui existent dans la société. Des barrières sociales, environnementales, institutionnelles, qui font en sorte qu’un individu ne pourra pas contribuer de façon pleine et entière à la société.

Là, on est plutôt dans une perspective qui concerne le mouvement de la neurodiversité. L’autisme sera plutôt défini comme une variation neurodéveloppementale. On s’inscrit dans une diversité globale des profils cognitifs. C’est une diversité parmi d’autres, et on reconnaît véritablement les forces et les talents des personnes autistes pour une meilleure inclusion sociale.

En introduction, l’objectif était de nous faire réfléchir, à titre d’écosystème entrepreneurial, à notre posture. Quelle est la posture qu’on adopte face à une personne autiste?

Pour la suite de la présentation, je vais me concentrer sur les constats du terrain, qui vont nous expliquer pourquoi il est important aujourd’hui de se poser la question de l’inclusion de l’autisme en entrepreneuriat. Puis, je vais avec grand plaisir présenter les résultats préliminaires de l’étude que je réalise en ce moment, puisque je suis étudiante au doctorat, sous la supervision du professeur Étienne Saint-Jean à l’UQTR, sur l’entrepreneuriat des personnes autistes et les méthodes d’accompagnement inclusives.

Pour moi, c’est important de regarder ce qui se passe sur le terrain. D’abord parce qu’au cours des 20 dernières années, la prévalence de l’autisme chez les enfants et chez les jeunes a beaucoup augmenté. Quand on regarde les chiffres au Québec, en 2001, on était à 1 cas pour 1 000. Et en 2024, on est à 1 cas pour 40.

Ces enfants et ces jeunes qui sont détectés comme autistes vont grandir et, à un moment, ils vont devoir s’insérer dans la société économique. C’est donc important de se demander dès maintenant quel est l’environnement qu’on va créer pour les accueillir, pour qu’ils puissent se développer et contribuer à la société socio-économique.

Ensuite, le taux de chômage, c’est aussi un élément que je veux apporter ce soir. Je n’ai pas trouvé de données plus récentes que 2017, mais en 2017, 67 % des personnes autistes étaient au chômage. Et les chercheurs dans la littérature expliquent que, parmi les handicaps, l’autisme est le handicap qui a le plus fort taux de chômage. C’est donc important de réfléchir aux perspectives qui peuvent être trouvées pour répondre à cette problématique.

Maintenant, si on regarde d’un peu plus près ce qui se fait dans le domaine de l’emploi, beaucoup, beaucoup d’efforts ont été mis pour l’inclusion des personnes autistes dans le milieu de travail. Et il y a quand même des défis qui persistent. Des défis en matière de recrutement et d’intégration dans les milieux de travail, et également en matière d’accès à des emplois compétitifs.

Les personnes vont rencontrer des enjeux de harcèlement au travail, des problèmes d’aménagement de postes qui font en sorte que leurs besoins spécifiques ne pourront pas être satisfaits. Ça va entraîner de la fatigue et éventuellement un burn-out autistique, qui peut conduire à des arrêts de travail.

Pour toutes ces raisons, certaines personnes vont décider de se lancer en entrepreneuriat, parce qu’elles vont trouver que ce sera un moyen plus viable d’avoir une autonomie économique et financière. C’est un environnement plus flexible, qu’elles pourront mieux adapter à leur réalité.

Maintenant, si on regarde un peu plus en détail ce que j’ai fait au cours de la dernière année, là, je vous emmène vraiment dans mon univers. J’ai suivi le parcours de quatre entrepreneurs. Ils se sont portés volontaires pour participer au projet. J’avais des entrepreneurs en prédémarrage, en démarrage, et j’avais également un entrepreneur qui avait une entreprise mature.

Tous les quatre à cinq mois à peu près, on faisait une rencontre pour discuter du développement de leurs projets, de leurs réalités, des bons coups, des obstacles, et également des solutions qu’ils mettaient en place pour contourner ces obstacles. Ce sont un peu les premiers résultats que je vais vous présenter pour la suite.

L’entrepreneuriat était, à tous les niveaux, pour toutes les personnes, une voie d’émancipation, parce qu’elles avaient des besoins spécifiques qui n’étaient pas comblés par le milieu de travail. Certaines personnes ne pouvaient pas faire du temps plein, et elles n’arrivaient pas à avoir des horaires aménagés pour faire du temps partiel, ou des horaires adaptés à leur fatigue.

J’avais aussi des personnes qui avaient des besoins sensoriels. L’environnement de travail n’était pas adapté. En étant travailleur autonome, ça leur permettait de reprendre le contrôle sur l’environnement, pour créer un espace de travail qui respectait leurs besoins.

La deuxième motivation, c’était de travailler dans un environnement non hostile. Parce que malheureusement, encore, il y a des collègues qui ne comprennent pas les besoins des personnes autistes et leur comportement. Ça crée des situations au travail qui sont des situations de harcèlement, et les personnes vivent vraiment des difficultés. En étant à leur compte, elles reprennent le contrôle sur cet aspect-là et peuvent travailler de façon plus sécuritaire.

L’autonomie est également ressortie, l’autonomie dans la réalisation des tâches. Et, à l’unanimité, en étant en entrepreneuriat, les personnes pouvaient utiliser leurs talents, les mettre au service de leurs projets, travailler plus en adéquation avec leurs passions et respecter leurs valeurs. Ce sont les points qui sont ressortis.

Maintenant, ce qui nous intéresse ce soir : les forces. Parmi les forces, il y a l’hyperfocus qui est ressorti. Ce sont quand même des forces qu’on retrouve dans la littérature, et ça s’est confirmé dans les entrevues que j’ai réalisées. L’hyperfocus, qu’on appelle aussi l’attention soutenue, faisait partie des choses importantes.

Les expertises nichées, qui sont souvent en lien avec les passions. Les personnes développent des savoirs et des savoir-faire très approfondis dans des domaines spécifiques.

La gestion de la complexité aussi, la complexité dans la mise en place de processus, la gestion de données. Et également la pensée systémique, pour mettre en lien des informations et faire émerger des solutions ou des perspectives.

Il y a aussi la grande créativité qui est ressortie, à la fois en nombre d’idées, mais également dans les solutions innovantes qui étaient trouvées pour résoudre des problèmes entrepreneuriaux.

Multiprojets : tous les entrepreneurs que j’ai rencontrés avaient au moins deux projets en cours. Soit c’étaient des entrepreneurs hybrides, donc une activité salariale et une activité entrepreneuriale, soit plusieurs entreprises, soit une entreprise et, à côté, une passion qui prenait beaucoup de place, qu’on pouvait considérer comme un projet vraiment à part entière.

Et tous les projets avaient une dimension identitaire forte, qui concernait la neurodiversité, parfois avec une portée sociale. Il y avait parfois des OBNL. Et ils étaient toujours porteurs de sens pour l’entrepreneur.

Maintenant, comment va-t-on relier ces forces à l’entrepreneuriat? Comment ce sont des atouts? Ce sont des atouts parce que les personnes autistes ont une perception de la réalité qui leur est propre. Et cette perception va amener des solutions innovantes, des solutions même parfois inédites.

Leur expertise aussi : le fait d’avoir des savoirs et des savoir-faire poussés dans des domaines spécifiques, qui sont parfois délaissés par les grandes entreprises. Ça fait des niches qui sont comblées, et les entreprises peuvent faire appel à elles pour résoudre des problèmes spécifiques. Ces deux points amènent des avantages compétitifs forts, qui permettent de vraiment mettre en valeur la valeur ajoutée pour l’écosystème entrepreneurial.

Ensuite, l’hyperfocus va amener beaucoup de persévérance et de patience. Et je vais rajouter le troisième ingrédient magique des entrepreneurs : la résilience. Ces trois éléments-là, c’est quelque chose qu’on retrouve, et l’hyperfocus va beaucoup y contribuer.

Les entrepreneurs que j’ai rencontrés avaient des projets en entrepreneuriat technologique et en entrepreneuriat social. Ce sont donc des domaines dans lesquels on va les retrouver également.

L’entrepreneuriat ne va pas masquer, ne va pas résoudre toutes les difficultés. Il y a quand même des défis qui vont persister, et les personnes vont devoir mettre en place des solutions adaptatives.

Parmi les défis qui persistent, la bureaucratie est ressortie : le parcours administratif pour enregistrer les entreprises et pour faire les démarches administratives. C’est un point qui est ressorti comme défi.

Il y a également l’accès au financement. Ce qui va se passer, c’est que beaucoup d’entrepreneurs n’ont pas accès au financement, parce que c’est très normé, très codifié : le plan d’affaires, les prévisions financières, les pitchs. Ce sont donc des personnes qui vont financer leurs projets de façon personnelle, avec leurs fonds propres.

On a également les exigences sensorielles, qui restent un défi. Parce que quand on est en entrepreneuriat, on est amené à faire du réseautage, à participer à des événements entrepreneuriaux. Et durant ces événements, ça prend beaucoup d’énergie de décoder les codes sociaux. Ça va amener beaucoup d’exigences sur le plan cognitif et sensoriel pour des personnes autistes.

Et enfin, les co-occurrences, parce que 70 % des personnes autistes ont une co-occurrence. Il y a des personnes que j’ai rencontrées qui avaient une réalité d’autisme, mais qui devaient aussi composer avec une autre réalité, comme le TDAH, la douance, l’anxiété et même les troubles du sommeil. C’étaient des réalités avec lesquelles il fallait composer dans la journée, en entrepreneuriat.

Avec tous ces défis, les personnes vont mettre en place des solutions adaptatives, qui vont dépendre des ressources qu’elles ont autour d’elles. Ça peut concerner leurs ressources propres, avec leurs propres stratégies d’organisation, de routine. Mais ça peut également être des ressources un peu plus externes : des alliés, la famille, des personnes qui vont aider à compenser un peu les difficultés.

J’arrive à la conclusion. Pour conclure, je dirais qu’aujourd’hui, nous sommes dans une société où un jeune sur 40 est autiste. Parmi ces jeunes, certains vont décider de se lancer en entrepreneuriat.

J’aimerais qu’on réfléchisse à titre collectif et qu’on se demande si nous sommes prêts à créer un écosystème qui sera moins handicapant, pour que ces jeunes puissent mettre leurs talents et leurs compétences singulières au service de notre économie. Voilà. Merci.

[Musique. Générique de fin.]

Télécharger la transcription en PDF (nouvel onglet)

Lire aussi : Autisme au travail : des forces encore trop sous-estimées

Foire aux questions

Combien de jeunes sont autistes au Québec ?

Selon les chiffres présentés par Yanice Artigny, on est passé d’environ 1 cas sur 1 000 en 2001 à 1 sur 40 en 2024. Ces jeunes arrivent maintenant à l’âge du travail.

Pourquoi le financement est-il plus difficile à obtenir pour des entrepreneurs autistes ?

Parce que les demandes sont très normées : plan d’affaires, prévisions financières, pitch. Selon ses observations, plusieurs entrepreneurs financent donc leur projet eux-mêmes, avec leurs propres fonds.

Pourquoi le réseautage est-il si exigeant pour une personne autiste ?

Les événements d’affaires demandent de décoder des codes sociaux. Pour une personne autiste, ça demande beaucoup d’énergie, sur le plan cognitif comme sur le plan sensoriel.

CAPABLE existe grâce à des organisations qui croient qu’on doit voir les compétences avant la différence. Découvrir comment s’associer →

Auteur/autrice

  • Kim Auclair

    Kim Auclair est animatrice, productrice et fondatrice de Capable.Media. Entrepreneure depuis 2003, elle évolue depuis plus de 20 ans dans l’univers des communications, des médias et de l’entrepreneuriat. Elle est également consultante en relations de presse et coauteure du livre Visible : Apprivoiser les médias en tant que petite entreprise (Septembre Éditeur).
    Née avec une surdité sévère à profonde, elle entend aujourd’hui grâce à un implant cochléaire et vit au quotidien certaines des réalités qu’elle documente. Elle fait également partie de l’équipe du projet Capapreneur, une initiative de recherche visant à mieux adapter les programmes d’accompagnement entrepreneurial aux réalités des personnes en situation de handicap.

Certains contenus et certaines améliorations du site sont réalisés avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle, sous la direction et la responsabilité éditoriale de Capable.Media. Comprendre notre utilisation de l’IA.

Soyez la première personne à commenter