Et si on réunissait intelligence artificielle et handicap? Jocelyne Kiss, professeure à l’Université Laval, donne l’exemple de collègues qui se rassemblent à la machine à café. Pour plusieurs, c’est un moment agréable. Pour une personne autiste, par contre, ça peut être stressant. Il y a du bruit. Personne ne dit quoi faire. Tout le monde improvise.
Jocelyne Kiss et son équipe étudient comment l’intelligence artificielle peut aider les personnes autistes à être plus autonomes. Leur idée? Recréer la pause-café dans un monde virtuel, où chacun peut pratiquer à son rythme. L’équipe a publié les résultats d’un premier essai en 2024.
Elle fait aussi de la recherche à l’OBVIA, qui étudie les effets de l’intelligence artificielle sur la société, et au CIRRIS, un centre de recherche en réadaptation. Elle est musicienne. En 2025, elle a participé à Sois en saisons, une œuvre artistique sur le bien-être. Elle est elle-même neurodivergente et dyslexique.
Capable.Media s’est entretenu avec Jocelyne Kiss par courriel.
Le problème est souvent dans l’environnement
Pour elle, l’environnement d’une personne en situation de handicap compte beaucoup. Elle fait le lien avec un poisson à qui on demande de grimper à un arbre. Il échoue. Alors on se dit qu’il est incapable. Pourtant, le poisson nage très bien. Il est juste dans un environnement qui n’est pas adapté à ses besoins réels.
Le chercheur québécois Patrick Fougeyrollas utilise souvent cette image. Il a créé un modèle appelé MDH-PPH. Ce modèle explique que nos capacités dépendent du milieu où on se trouve. La société fixe des attentes. Certaines personnes ne peuvent pas les remplir. La société les voit alors comme incapables.
C’est là que l’intelligence artificielle entre en jeu. Elle peut faire partie de cet environnement qu’on ajuste.
Lire aussi : Le talent est là. Reste à changer l’environnement.
Intelligence artificielle et handicap : une aide qui s’adapte à la personne
On parle beaucoup de l’intelligence artificielle générative. Elle crée du texte, des images ou des voix. Jocelyne Kiss s’intéresse aussi à une autre sorte d’intelligence artificielle : celle qui est adaptative. Elle observe ce qui se passe en direct. Puis, elle ajuste son aide selon les besoins de la personne.
Pour la chercheuse, c’est comme une prothèse pour l’esprit. Cette prothèse doit être fabriquée avec la personne qui va la porter. Elle rappelle le principe d’un mouvement international : « Jamais à propos de nous sans nous ». On ne peut pas créer une technologie qui change la vie d’un groupe sans l’inclure au cœur du projet. Les personnes concernées doivent être là dès le départ. Pour tester, oui. Mais surtout pour décider.
Pratiquer avant de vivre la situation
C’est dans cet esprit que le projet de Jocelyne Kiss et de son équipe a pris forme. La personne autiste met un casque de réalité virtuelle. Elle entre dans un milieu de travail imaginaire. Elle choisit les situations qu’elle veut pratiquer, comme la pause-café. Elle peut les répéter autant qu’elle veut. Peu à peu, ces moments deviennent plus faciles.
La chercheuse fait un lien avec les musiciens d’autrefois. Ils préparaient leurs improvisations à l’avance. La préparation réduit le stress. Jocelyne Kiss parle de transformer « l’improvisation anxieuse en une performance maîtrisée ».
L’équipe a testé ce projet. Les résultats ont été publiés en 2024. On peut les consulter sur le site ResearchGate.
Tout est parti d’un constat d’employeurs. Plusieurs personnes autistes trouvent un emploi. Puis, elles s’épuisent. Elles font de gros efforts pour cacher leurs réactions. Elles s’ajustent sans arrêt aux autres. La fatigue finit par s’installer.
Pour en savoir plus sur le projet : Favoriser l’employabilité des personnes autistes – Transfert de processus humains et de technologies d’IA
L’outil créé par l’équipe s’appelle Compagnon virtuel. La personne autiste et un accompagnateur portent chacun un casque. Ils sont dans deux pièces différentes. Ils se retrouvent pourtant dans le même atelier virtuel. Chacun y apparaît comme un personnage. Ils peuvent se parler.
La personne peut régler son environnement. Elle peut baisser le son ou la lumière. Elle peut réduire le nombre de personnages autour d’elle. Elle peut aussi visiter de vrais lieux de travail en photos, avant d’y aller. De petits appareils mesurent son stress et sa détente. Elle voit ces résultats au poignet de son personnage. Elle comprend mieux ce qui se passe dans son corps. Elle apprend à gérer son stress.
Cinq personnes autistes ont participé au début de 2023. Elles ont vécu quinze séances en tout. Elles ont beaucoup aimé le soutien de l’accompagnateur. Elles lui ont donné 6,9 sur 7. Leurs discussions avec lui ont obtenu 7 sur 7. Les chercheurs restent, par contre, prudents. Cinq personnes, c’est peu. D’autres études seront nécessaires. Mais la piste est encourageante.
Les limites à surveiller
On le sait, l’intelligence artificielle n’est pas une solution magique. Même si elle est au cœur de ses recherches, Jocelyne Kiss a aussi des inquiétudes.
Vous vous en doutez sûrement. La première concerne les données personnelles. Les pirates informatiques sont un risque. Mais la chercheuse craint surtout autre chose. L’intelligence artificielle peut deviner des choses sur nous à partir de nos comportements. Des organisations pourraient utiliser ces informations contre certaines personnes. Elles pourraient aussi limiter leurs libertés ou les traiter injustement. Les personnes vulnérables courent un plus grand risque.
Pour contrer ça, Jocelyne Kiss propose de garder les données plus près des gens. On pourrait les ranger dans de petits réseaux privés et locaux. Selon elle, on éviterait ainsi d’envoyer ces informations vers de grandes entreprises.
Sa deuxième inquiétude touche notre façon de communiquer. L’intelligence artificielle simplifie les phrases pour qu’on les comprenne vite. Mais avec le temps, tous les textes se ressemblent. On perd la façon unique dont chaque personne s’exprime.
Jocelyne Kiss reste quand même optimiste. Les humains trouvent toujours une façon de créer. Ils jouent avec les mots et retrouvent leur voix. Elle croit que des artistes vont réagir, et mettre la différence en valeur.
Garder l’humain au centre
Le travail de Jocelyne Kiss et de son équipe rejoint le message de Capable.Media. Quand l’environnement s’adapte, la personne prend sa place. L’intelligence artificielle peut faire partie de cet environnement. Elle peut ouvrir des portes. Elle peut aider à se préparer. Elle peut rendre les personnes en situation de handicap plus autonomes.
Mais une condition compte. Il faut garder l’humain au centre, à chaque étape. Il faut créer les outils avec les personnes concernées. Il faut protéger leurs données. Il faut respecter leur voix.
Pour Jocelyne Kiss, la technologie doit aider les gens à être plus libres. Elle ne doit pas les faire entrer dans un moule. Elle le résume ainsi : la technologie doit rester un « outil d’émancipation et non de normalisation ».
Foire aux questions
Comment les personnes en situation de handicap utilisent-elles l’intelligence artificielle?
Plusieurs outils sont déjà dans nos téléphones et nos ordinateurs. Le sous-titrage automatique aide les personnes sourdes ou malentendantes. La dictée vocale aide celles qui ont de la difficulté à écrire. Certaines applications décrivent à voix haute une image ou un document pour les personnes aveugles ou malvoyantes. La qualité varie, alors il vaut la peine d’en essayer quelques-uns.
Est-ce que l’intelligence artificielle peut aider une personne en situation de handicap à lancer une entreprise?
Elle peut alléger plusieurs tâches : écrire un courriel, structurer un plan d’affaires, résumer un document, organiser son horaire. Pour une personne qui a peu d’énergie ou qui travaille à son rythme, ça peut faire une vraie différence. L’accompagnement humain, le réseau et le financement restent essentiels pour durer.
Les outils créés avec l’intelligence artificielle sont-ils accessibles à tout le monde?
Pas toujours. Certains fonctionnent mal avec un lecteur d’écran. D’autres demandent une bonne vision ou une bonne dextérité. Le coût des abonnements peut aussi être un frein. Avant d’adopter un outil, il vaut mieux le tester avec ses propres aides techniques.
Comment protéger ses données quand on utilise l’intelligence artificielle?
Il est préférable d’éviter d’y entrer des renseignements sensibles, comme un diagnostic, des numéros d’identification ou des informations médicales. Les paramètres permettent souvent de désactiver l’historique ou l’utilisation des conversations. Les options changent régulièrement, alors il vaut la peine de les vérifier de temps en temps.
Qu’est-ce que le modèle MDH-PPH, concrètement?
C’est un modèle développé au Québec par Patrick Fougeyrollas. Il explique que la participation d’une personne à la société dépend à la fois de ses caractéristiques et de son environnement. Une même personne peut vivre une situation de handicap dans un milieu, et aucune dans un autre.
Où trouver de l’information fiable sur l’intelligence artificielle et le handicap au Québec?
L’OBVIA publie des recherches sur les effets de l’IA, dont certaines sur le handicap. Il y a aussi l’organisme Société inclusive qui finance des projets de recherche menés avec les personnes concernées. Le CIRRIS, à Québec, travaille également sur la réadaptation et l’intégration sociale.

